Récits

Halloween – Ultra Trail des Pics Maudits

UTPM

Halloween – Ultra Trail des Pics Maudits

INTRODUCTION

C’est tout de même étrange la vie, tout roule et par une simple petite décision, tout peut basculer. Je crois que je m’en suis sorti, mais je préfère raconter tant que les images sont encore présentes. Une brume se lève sur mes souvenirs.  Je ne suis plus si sûr de ce que j’ai vécu.

Quelle aventure me diras-tu ? C’est vrai je ne t’ai rien dit pour l’instant.

Mais commençons par le commencement: qui suis-je ?

 

Je m’appelle Damien, j’ai 34ans. Je vis dans cette belle ville de Lyon. Coureur depuis bientôt 10 ans, je ne pratique quasiment plus que le trail. La route, le marathon, la pression d’un chrono, d’un tempo à tenir m’ont lassé. J’ai apprécié cela quelques années quand j’ai débuté, maintenant je suis plus à la recherche de nature, de plaisir et de défis également. Ces défis je les trouve dans le trail et bien sûr dans les ultras. Si tu n’es pas familier avec cela, sache que le trail c’est tout simplement partir courir sur les chemins, que l’ultra c’est tout simplement parcourir de longues distances. Ces parcours sont réalisés dans le cadre de courses officielles et organisées, mais également sous la forme de challenge personnel ou avec des amis, ce qu’on appelle les off.

En trail, j’ai couru sur des distances jusqu’à 170 kilomètres en montagne, dont le célèbre UTMB (Ultra Trail du Mont blanc). Tout le tour du magnifique massif du Mont Blanc en 2 jours maximum avec 2600 autres passionnés comme moi. Une sacrée aventure! Après ce défi, je me cherchais un peu, vers quoi me tourner ? Plus long ? Plus de dénivelé ? Et pourquoi pas moins de tout ça et plus de plaisir ?

Avec une distance moindre, je récupère plus vite et donc je peux participer à plus de courses. Cela faisait quasiment un an que j’étais passé sur des distances de 50 à 80 kilomètres lorsque le message est arrivé.

 

Pour moi qui ne suis pas un fan des réseaux sociaux, c’était étrange de recevoir un message par facebook. Une invitation à rejoindre un groupe privé dont l’intitulé était « Participer à l’UTPM, uniquement sur sélection ». Qu’est-ce que c’est que cette course ?

Bon ben recherche internet, je ne trouve que l’UTPMA http://www.utpma.fr/ , l’ultra trail du Puy Mary Aurillac.

Que de souvenirs de cette belle région, à l’époque je ne courrais pas mais j’aimais déjà la randonnée. Je me souviens avoir monté les nombreuses marches du Puy Mary, c’était beau et frais.

Cela ne répond toujours pas à ma question UTPM, c’est l’UTPMA ?? Surtout qu’il n’y a pas de « sélection » pour l’UTMPA. Que faire ?

Bon un défi, un trail que je ne connais peut être pas, j’ai été invité, allez je m’inscris, je verrai bien.

 

Je reçois alors une réponse qui m’indique la marche à suivre pour finaliser l’inscription. Il y a deux étapes. Tout d’abord il faut envoyer une lettre de motivation qui me présente humainement, pas simplement sportivement. Ensuite, il faut payer 1€50 symbolique. Quasiment pas d’explication sur le parcours, sur le lieu, il est juste précisé qu’il s’agit d’une course en moyenne montagne de 66,6Km, sans information sur le dénivelé ni le profil. Le départ sera donné le 31 octobre prochain.

Après de vaines recherches sur le net, aucune course à cette date ne correspond, ni cette année, ni précédemment. Quand même étrange, mais bon la distance n’est pas trop longue et je n’ai rien de prévu pour cette date.

Je reçois la confirmation de mon inscription peu après, avec une date et heure de rendez-vous pour m’emmener au départ. Cool, rien à faire. Juste mes affaires à préparer.

 

 

Le DEPART

La date se rapproche, je prépare mes affaires avec un second sac pour les « au cas où » en fonction de la météo et du terrain le jour J. Je suis fin prêt pour ce nouveau trail.

Ces dernières semaines, j’ai accentué mon entrainement avec plus de sorties dans les Mont d’or. Ce coin est rempli de sentiers plus ou moins techniques, plus ou moins pentus. Une belle zone pour me préparer pour cette nouvelle aventure.

 

Le jour du rendez-vous, j’arrive en avance pour être sûr de ne pas louper le bus. Ce n’est pas un bus, c’est un van noir super confort avec 8 places, et déjà 3 coureurs à l’intérieur. Nous faisons connaissance. Il y a Thomas, Benjamin et Christine. Tous sont aguerris et ont couru plusieurs ultras, pas les mêmes que moi, plus techniques. La discussion démarre sur nos courses passées. Puis nous commençons à échanger sur ce qui nous attend. Personne n’a trouvé grand-chose. C’est donc avec beaucoup de spéculations et d’hypothèses que nous nous projetons sur le départ à venir.

 

Après être sorti de Lyon, notre mini bus roule en direction de l’Est, puis … je ne me souviens de rien jusqu’à mon réveil. Les autres s’éveillent en même temps que moi. Combien de temps avons-nous dormi ? J’ai l’impression d’un très long sommeil.

 

Tout engourdis, nous sortons du van. En premier, je vois des murs, puis un second van garé un peu plus loin. Un petit groupe est également en train d’en sortir. Ils sont trois. Nous nous regroupons et faisons les présentations. Ils se nomment Laetitia, Gilles et Yves. Nous découvrons que nous sommes à l’intérieur de la cour d’un vieux château de briques sombres. Les portes que nous apercevons sont fermées, le pont levis est remonté.

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Nous partons explorer l’endroit, chacun de nous se dirige vers les différentes parties de la cour. Tandis que je m’approche de la herse devant le pont levis, j’entends de l’eau couler de l’autre côté. Il doit y avoir une rivière non loin, ou un fort courant dans les douves ? Tout semble très ancien sans être ni pourri, ni en ruine. Comme si c’était entretenu. Par les organisateurs de la course ? d’ailleurs où sont-ils ? … je sors de mes réflexions quand j’entend le cri d’une des filles. Il s’agit de Christine à l’autre bout de la cour. Nous la rejoignons tous rapidement.

Elle a trouvé une affiche:

« Bienvenus Aventuriers de l’UTPM

Le départ aura lieu à 22heures précise ce soir.

Il y aura trois points de ravitaillement qui seront des sanctuaires où rien ne pourra vous atteindre.

Dès minuit, le groupe des poursuivants partira.

Vous serez éliminé de la course dès que vous serez rattrapé.

Bonne course !

Nb : Personne n’a jamais terminé cette épreuve »

 

Qu’est ce que ça veut dire ? Une sorte de course poursuite ?

Nous discutons tous rapidement de cette singularité de la course. Avec 2 heures d’avance, ils doivent vraiment courir vite si personne n’a jamais terminé. C’est peut-être du bluff pour nous mettre la pression.

« Gilles que se passe t’il ? T’es tout blanc ? »

Gilles répond d’une voix angoissée

-J’ai déjà entendu une histoire sur une course similaire. C’était il y a quelques année, j’avais cru à un canular à l’époque. C’est ce château et cette affiche qui viennent de me le rappeler. C’était il y a de nombreuses années, j’étais jeune coureur. Lors d’un ultra dans le désert, j’avais longtemps cheminé avec un vieux coureur, José. Grâce à son expérience, j’avais pu gérer cette épreuve de soif, de chaleur, de pas instables. Nous avions énormément échangé. Il m’avait alors raconté une histoire qu’il tenait d’un autre coureur, bref une sorte de légende. Il existerait une organisation qui invite quelques coureurs à une course spéciale. On ne sait pas exactement ce qui se passe mais personne ne revoit jamais ces coureurs. José était persuadé qu’ils s’agissaient de personnalités extrêmement riches qui s’adonnaient à la chasse à l’homme.

Thomas s’indigne :

-MAIS C’EST N’IMPORTE QUOI ! On est au 21ème siècle, on ne disparaît pas comme ça ! »

Benjamin indique qu’il n’ a jamais rien entendu de la sorte et cela lui semble inenvisageable.

Tout le monde essaye de rassurer Gilles. La coïncidence avec son histoire rapportée, dont personne n’a jamais entendue parler, et notre course n’ont rien à voir. C’est se rajouter du stress inutile.

 

Après avoir parcouru toute la cour à la recherche d’autres affiches, d’autres informations, sans succès, les esprits sont un peu apaisés. Nous convenons qu’il est temps de se restaurer et de se préparer en vue du départ.

 

A 21h45, le pont levis se baisse. A travers la herse, nous pouvons enfin voir un peu du paysage qui nous attend. Nous distinguons une forêt, des pics vertigineux au loin. Un grand silence règne sur cette forêt et dans tout le château. Toute la nature, comme nous 7, retenons notre souffle avant le départ.

 

A 22heures précise, la herse se lève pour nous permettre de nous élancer sur les sentiers. Après un rapide échauffement les quelques minutes précédentes, nous nous élançons groupés, en réalité pas tout à fait. Gilles est resté convaincu que cette course ne présageait rien de bon. Il a préféré rejoindre un van. Pour lui, c’est un signe envers les organisateurs d’un abandon sans équivoque.

C’est donc à 6 que nous partons avec pour premier objectif d’atteindre le premier ravitaillement.

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Le 1er ravitaillement

Les premières foulées sont un peu difficiles. Comme souvent, il faut quelques minutes pour trouver la bonne fréquence, le bon rythme, savoir poser son souffle en bonne cadence. D’autant plus qu’avec un dossard, il y a toujours un peu plus de tensions, j’ai toujours besoin de quelques minutes pour faire redescendre le rythme cardiaque. 66Km c’est long et je ne connais pas la technicité des sentiers, je cherche donc à ne pas me griller dès les premiers instants.

Lors du repas, nous avons tous eu la même idée, partir groupés le plus longtemps possible. C’était la théorie. A l’épreuve du terrain, nos niveaux respectifs sont très différents.

Très rapidement, je vois se détacher devant Laetitia, Thomas et Yves. Ils ne semblent pas forcer, et sur ce chemin souple en sous-bois il est facile d’avoir un bon rythme. Je dois être entre 10 et 11 à l’heure, ce qui est trop rapide pour une bonne gestion de course. Après quelques kilomètres, je ralenti le rythme tout de même et c’est Christine et Benjamin qui s’éloignent devant moi au fil des minutes.

Après 1 heure de course, la nuit est bien noire et je suis seul. Pas vraiment, j’entends le bruit de la forêt. Le craquement des arbres, les branches emmêlées qui frottent l’une contre l’autre sous l’effet de la brise, quelques oiseaux au loin, le bruit de mes foulées sur le sol. A ce contact avec le sol, je cherche toujours à ne pas taper mais à effleurer, à ne pas faire de bruit, comme si je volais à quelques centimètres au-dessus. Je suis dans cet instant où tout est en harmonie, dans le flow. Mes foulées, ma respiration, la nature, tout est facile, tout est fluide. Je suis bien. J’ai envie d’accélérer, mais je sais qu’il faut continuer à se ménager. Le départ était il y a à peine plus d’une heure.

J’adore courir de nuit. Ces ombres qui sont si rassurantes ou inquiétantes en fonction de ce que j’imagine. Le halo de ma frontale qui attire quelques insectes.

 

Il est 23h35 quand j’arrive au premier ravitaillement. Toujours personne. Il y a juste une affiche sur une petite bâtisse. Une ancienne bergerie ?

À l’intérieur, il y a tout ce qu’il faut. Bien trop pour une course avec seulement 7 coureurs, enfin 6. Je remplis le camel et mange un peu. Je prends quelques provisions dans la poche de mon sac au cas où le prochain ravitaillement serait loin.

Un arrêt express de 5 minutes, et je repars.

 

La montagne

Depuis le départ, nous avons quasiment traversé toute la forêt et nous nous sommes rapproché des montagnes. Les pics vertigineux ont toujours l’air aussi loin, preuve de leurs tailles. Je distingue dans la pénombre le profil des montagnes toutes proches. Et même au loin j’ai l’impression de distinguer des lueurs de frontale, bien plus hautes que moi. Cela doit être le premier groupe, ils sont loin déjà. Effectivement j’arrive peu après vers une bifurcation qui m’emmène sur un chemin escarpé, droit dans la pente. Heureusement, les bâtons m’aident efficacement. La poussée avec les bras me permet de bien gérer ce changement de rythme et d’effort. Soudain … une drôle de sensation … qu’est ce qui se passe ??

Il me faut quelques secondes pour comprendre, le bruit de la forêt en dessous de moi, c’est arrêté. Je regarde mais ne distingue rien de particulier. Machinalement, je regarde ma montre : 23h59.

Tout à ma course, j’avais oublié cette histoire de poursuivants. De là où je suis situé, je distingue le château. Noir, dans la nuit noire, autant dire que je ne vois rien. A minuit, pourtant, comme si j’étais là-bas, j’entends les portes grincer et s’ouvrir. J’entends des hululements effrayants. Et avec stupéfaction, j’ai l’impression d’entendre Gilles. Il hurle de terreur. Puis, rien, le calme, le silence. C’est presque plus inquiétant encore.

Est-ce que j’ai rêvé ? Oui, comment j’aurais pu entendre à des kilomètres de là. C’est mon imagination qui me joue des tours. J’ai dû mal à me re-concentrer sur ma course, mais une sensation d’urgence m’envahit. Je dois avancer, et vite.

 

Le sentier se fait de plus en plus étroit au fur et à mesure de la montée. Des pierres parsèment le chemin, je dois être vigilant pour ne pas me tordre une cheville. Ce n’est pas le lieu, ni le moment. Après une bonne heure d’effort, je rejoins une zone plus plate, plus large. J’en profite pour manger un peu avant le prochain effort. Est-ce que le sentier va descendre ?

Et non, après quelques kilomètres roulants, le chemin commence à s’élever à nouveau. Dans l’obscurité, je ne vois pas jusqu’où je vais aller. Je n’aperçois pas les frontales des autres coureurs. Tout à coup, j’entends un hurlement strident.

Je suis pétrifié, des frissons tout le long du corps. Que c’est-il passé ? Qui était-ce ?

C’était au loin devant, après le col vers lequel je me dirige. Avec l’écho, est-ce bien là-bas ? Il n’y a plus de bruit, ai-je rêvé ?

Suis-je si fatigué que mon cerveau me joue des tours ?

Ce trail ne ressemble à aucun autre, j’ai les nerfs à vifs. C’est sûr ça influe sur ma fatigue. Je suis persuadé que je n’ai rien entendu du tout. J’hésite à crier, de toute façon c’est trop loin, de toute façon s’il y a quelqu’un, il va me prendre pour un idiot à entendre des voix. Je ne suis pas Jeanne d’Arc tout de même.

Je reprends ma progression, même si mon rythme est lent, mon cœur bas la chamade. Je n’arrive pas à le calmer, c’est comme s’il voulait que je reste sur mes gardes. Mais contre quoi ? Contre qui ?

 

L’éboulis

En arrivant vers le col, je distingue que le chemin est obstrué par un énorme éboulis. Faut-il passer à gauche ou à droite ? Par où sont passé les autres ? J’essaye de distinguer si l’un des deux côtés semble plus praticable. Comment rejoindre la suite sans laisser trop de forces. Perdu dans mes réflexions, je sursaute lorsque j’aperçois quelqu’un. C’est une nana. Laetitia ? Christine ? Non, je ne crois pas. Elle est dans une tenue blanche de trail également, mais sans polaire malgré l’altitude. Je la salue, mais elle ne répond pas. Peut-être suis-je trop loin ?

Elle tourne la tête vers moi … son regard est bizarre … comment dire, presque vide comme si elle ne me voyait pas. Soudain, alors que je suis à 2 mètres d’elle, elle me tend la main. J’ai l’intuition qu’elle a faim. C’est vrai qu’elle n’a pas de sac à dos, ni de ceinture. Etrange.

Comme j’ai pris trop au dernier ravitaillement, je lui présente ce que j’ai dans ma poche. Elle prend une pâte de fruits et m’indique la droite de l’éboulis. Je la remercie et commence à escalader par la droite. C’est ardu, du pierrier et un peu de varappe. Je bloque mes bâtons à l’arrière du sac pour avoir les mains libres. Ce n’est pas facile, les rochers sont glissants, fuyants parfois, instables souvent. Après un temps qui m’a semblé interminable, j’arrive à rejoindre le chemin de l’autre côté. Et là, je suis stupéfait !

 

Benjamin est assis sur un rocher. La tête entre les mains, il pleure. Je m’approche. Il ne m’avait pas entendu, il a peur, se lève brusquement et me menace avec un bâton. Je lui parle, et après quelques secondes qui ressemblent à des heures, il me reconnaît. Il me demande :

« -Comment as-tu passé l’éboulis ?

-Par la droite, c’est la direction que m’a indiquée la nana de l’autre côté.

-Tu l’as vue toi aussi ?

-Oui, je lui ai donné une pâte de fruit

-Avec Christine, nous n’avons rien donné. C’est pour ça qu’elle est morte maintenant. »

 

Il se remet à pleurer. Je ne comprends rien à ce qu’il me dit. Je lui propose d’avancer pour ne pas rester là, pour ne se refroidir bêtement. D’un coup, il se calme et me regarde étrangement. Il a l’air d’avoir perdu l’esprit.

-« Tu ne comprends donc pas ? Là-bas, c’était la Dame blanche, nous ne l’avons pas aidée alors elle s’est vengée en précipitant Christine en bas de la falaise. N’as-tu pas entendu son cri quand elle est tombée ?

Je ne sais pas si je dois lui dire que j’ai entendu un cri. Il me fait peur et je ne voudrais pas faciliter son délire.

-Non, non, je n’ai rien entendu. Peut-être que Christine a traversé plus vite que toi et n’a pas voulu prendre froid. Elle a préféré avancer en pensant que tu allais la rattraper.

-Je l’ai vue là-bas ». Il me désigne quelque part dans le noir une zone vers la falaise. Elle était tout en bas, embrochée sur un de ses bâtons. Et surtout…. il lui manquait un bras ….

Il s’arrête haletant, sa voix se fait plus faible presqu’inaudible. Je ne suis pas certain de ce que j’entends, il me dit :

« -Et en haut de la falaise j’ai vu cette monstrueuse Dame blanche avec un bras dans ses mains. Je l’ai même vue, j’en suis certain, me regarder avec un sourire sadique en portant le bras à ses lèvres. Sa bouche est devenue rouge tandis qu’elle plantait ses dents dans la chair sanguinolente de l’avant-bras… » Un haut le cœur l’empêche de continuer … Tant mieux j’ai déjà envie de vomir. Ma tête essaye de raisonner. Je m’approche de la falaise mais ne vois rien. Mauvais endroit ? Hallucination de Benjamin ?

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« -Ecoute Benjamin, si c’est vrai al…

-BIEN SUR QUE C’EST VRAI, JE N’IMAGINERAIS PAS TOUT CA POUR LE PLAISIR, me hurle-t-il dessus

-Justement, cela signifie qu’il faut vite s’éloigner vite d’ici. Elle peut revenir. Viens on s’en va. Tu ne peux plus rien faire pour Christine. Viens! »

J’avance sur le chemin, il me sui, puis d’un coup, fait demi-tour et disparaît dans le nuit.

Que dois-je faire ? Aller le chercher ? Mais il me fait peur maintenant. Qui me dis qu’il n’a pas fait tomber Christine par accident et essaye de s’inventer une histoire ?

Je choisis d’avancer.

 

Le 2ème ravitaillement

Après avoir descendu un peu, le sentier remonte à nouveau. La pente est relativement faible. Cela ne me permet pas de courir mais au moins de marcher d’un bon pas. Avec toutes ces émotions, j’en profite pour boire enfin et pour m’alimenter. Surtout, me dis-je, avoir les voyants physiques au vert le plus longtemps possible car côté psychologique, cette course est trop éprouvante. Mais est-ce une course ? Qu’est ce qui se joue ici ?

Mes pensées m’amènent à imaginer les organisateurs comme de joyeux farceurs qui ont réfléchi à toute cette mise en scène pour provoquer toutes ces émotions. Mais alors, Benjamin était un acteur ? Jouait-il un rôle ? Si non, que c’est-il passé avec Christine ? Et Gilles ?

Je repars dans les idées négatives, et cette nuit noire, ces pics vertigineux me donnent maintenant la chair de poule.

 

Le chemin devient descendant et je peux courir à nouveau. C’est mieux, je me concentre sur ma pose de pieds. Cela évite de cogiter. La montée a été longue, la descente l’est tout autant avec quelques passages très techniques où je dois être très vigilent. Ça passe plutôt bien, la descente est mon point fort. En courant, je regarde au loin dans la vallée et j’ai l’impression de revenir vers le château. Pourtant, je suis certain de ne pas avoir réalisé les 66 kilomètres annoncés. Je comprends mieux lorsque j’arrive au ravitaillement. C’est le même que tout à l’heure. Une affiche a été ajoutée :

 

La 2ème boucle sera plus difficile !

 

Quelle surprise en entrant dans la bâtisse !

 

Je découvre Laetitia et Thomas. Ils ont l’air fatigués. Au début, j’ai l’impression qu’ils ne s’aperçoivent pas de ma présence.

Je leur demande : « Alors, comment ça va ?

D’un coup ils deviennent présents et me regardent stupéfaits

-Comment es-tu arrivé ici ? Comment as-tu réussi à passer ? me questionnent-ils.

-Ben par le chemin.

J’hésite à évoquer les évènements de la nuit, cela me semble imaginaire à ce moment. Je crois qu’ils perçoivent mon trouble car ils enchaînent.

-Que t’es t’il arrivé à toi ? Qu’as-tu vu ? Qu’as-tu entendu ? Si tu savais pour Yves », dit Laetitia en se mettant à pleurer.

Je leur raconte le drame avec Christine, Benjamin et cette dame blanche.

Leurs yeux sont écarquillés, remplis d’horreur.

« Alors vous autres aussi, lâche Thomas

-Quoi ? Vous aussi il s’est passé quelque chose là haut ?

-Non, nous n’avons pas vu cet éboulis, cette dame blanche. Mais je réfléchis à tout ça depuis un bon moment. Nous sommes passés tous les trois à cet endroit avant minuit. C’est après que les choses ont dégénéré, raconte Thomas

-Que c’est-il passé ? Où est Yves ? Dis-je avec une boule au ventre que je sentais grossir, grossir. Je suis obligé de m’assoir.

C’est Thomas qui commence le récit.

-Dès le début de la course, nous étions sur le même rythme tous les trois. C’était génial. Lorsque nous avons attaqué la montée, nous avons alterné les moments de marches et de courses. Il y en avait toujours un de nous qui donnait le tempo, qui relançait. Cela nous obligeaient tous à rester au taquet. Nous avons entamé la descente à peu près à minuit. Cela ne nous a pas perturbé, nous avions carrément oublié cette histoire sur l’affiche du château. Nous avons vite compris que nous retournions sur nos pas et qu’une deuxième boucle nous attendait. Comme tous les voyants étaient au vert et que nous étions en forme, cela nous convenait parfaitement.

Il marque une pause. Je crois que c’est pour chercher ces mots, mais en l’observant, son visage se transforme et je vois apparaître de la peur, de la panique. Après un long moment, il reprend son récit d’une voix hachée.

-Tu as dû voir que quelques kilomètres avant ce ravitaillement, le sentier longe un mur de vieilles pierres. Presque vers la fin, Yves nous indique avoir besoin d’une pause « technique ». Comme nous n’étions pas certains de la distance jusqu’au ravitaillement, nous nous arrêtons tous. Il passe dans la brèche du mur pour se mettre à l’abri de nos regards. C’est après quelques minutes que nous avons entendu des bruits, comme si plusieurs personnes marchaient en trainant les pieds, en râclant le sol. Cela semblait lointain et nous n’y avons pas prêté attention jusqu’à …

Thomas reprend sa respiration plusieurs fois avant de poursuivre.

-Nous avons entendu Yves hurler. Sa voix était bien plus éloignée que s’il était juste derrière le mur, comme nous le pensions. Il hurlait « ils vont m’attraper, au secours !!! ». J’ai alors passé la brèche. A la lueur de la frontale, j’ai vu Yves qui courait vers moi. Derrière lui, il y avait d’autres silhouettes effrayantes, des moitiés de monstres, des moitiés d’hommes, des sortes de … morts-vivants qui avançaient inexorablement. Yves était quasi encerclé. Je ne savais pas quoi faire, j’ai eu beau crier, il ne m’entendait pas, il était paniqué. Je crois qu’à un moment il m’a vu car il est parti à toutes jambes dans ma direction. C’est là qu’il a trébuché et qu’ils l’ont rattrapé. Je ne sais pas ce que j’ai vu, la frontale n’éclairait pas assez clairement à cette distance. J’ai distingué des formes qui se jetaient sur Yves, j’ai surtout entendu des bruits. Comme si des os étaient cassés, comme si des mâchoires se fermaient sur de la chair, comme des bruits de loups dévorant une proie et surtout… les hurlements de Yves jusqu’à plus rien, le silence absolu.

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Thomas reste silencieux de nombreuses minutes.

Laetitia prend alors la parole.

-Ce silence était encore plus inquiétant. J’étais paniquée de ne pas savoir où étaient ces créatures, si elles avaient bougé ou non. J’ai agrippé le bras de Thomas et je l’ai tiré en arrière pour revenir sur le chemin. Nous sommes partis sans nous retourner, sans réfléchir, le plus vite possible jusqu’à cette maison. Depuis, nous n’avons plus bougé. Chaque bruit me fait sursauter, chaque seconde semble durer des heures. J’ai peur.

Elle se tait et retourne dans ses sombres pensées. Elle s’est toute recroquevillée contre un coin de mur.

Le silence extérieur est brisé par de longs hurlements glaçants. Qu’est ce que c’était ? Que nous arrive-t-il ?

 

L’ambiance pesante me met mal à l’aise. J’ai un sentiment confus, un appel à poursuivre malgré tout. Une confiance, une inconscience à me persuader de pouvoir passer au travers de ces obstacles. Une partie de moi reste persuadée qu’il s’agit d’un spectacle, une sorte de caméra cachée pour trailers.

 

La 2ème boucle

Je me décide à continuer. Pendant que je me ravitaille, j’annonce ma décision à mes deux compagnons. Leurs regards sont assez éloquents pour qu’ils n’aient pas besoin d’exprimer à quel point ils me prennent pour un fou. Avec un brin d’anticipation, je prends différents aliments, dont une pâte de fruits pour l’éventuelle Dame blanche.

Plein d’un courage vacillant, je sors de la bâtisse. Je m’élance de suite sur le chemin, sans un regard en arrière. Que vont faire Laetitia et Thomas ? Je ne sais pas et je ne veux pas y penser. Je veux juste avancer.

La pente semble plus raide que lors de la première boucle. Cela me démontre bien que mon appréciation est toute relative. Je m’accroche à cette relativité pour expliquer tous évènements de la nuit. C’est certain, au petit jour, ils apparaîtront différemment, bien plus rationnellement.

Après une première heure sur le sentier, je prends une pause et regarde plus bas vers le refuge. J’ai la sensation d’apercevoir la bâtisse, pourtant bien trop lointaine. Je me crois même capable de voir deux frontales qui pointent dans ma direction. Laetitia et Thomas sont sortis. Vont-ils me rejoindre ? Veulent-ils juste voir ma progression ?

En plein questionnement, je distingue un voile noir fondre sur eux. Un noir si dense, si profond que la nuit en est presque claire. Il bouge, le voile tourne au-dessus d’eux, comme un rapace avant de fondre sur sa proie.

Je ne peux m’empêcher de hurler pour prévenir mes compagnons. Ils ne m’entendent pas.

D’un coup, le voile noir plonge et les enveloppe, les engloutit. Je n’entends rien, je vois une frontale rouler à terre. Elle éclaire une partie du voile. Ce sont des chauves-souris, par milliers, collées les une aux autres. Des milliers qui bougent comme une seule immense.

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Soudain, mon regard est attiré. Dans le ciel, où tourbillonnait le voile, il en reste une, flottant au-dessus des autres. Bien plus grande, bien plus forte, elle me regarde. J’en suis certain, de là-bas elle me voit, elle m’observe, elle me veut.

Mes entrailles se nouent, je ne crois plus du tout à une blague. Je suis persuadé qu’elle va me pourchasser. Pourtant, elle ne bouge pas.

Ni une, ni deux, j’éteins ma frontale et pars sur le sentier. Au fond de moi, je suis convaincu que de rester en course, de chercher à terminer est ma seule chance.

 

J’arrive assez vite au sommet. C’est étrange, pas une trace d’éboulis. Je ne m’arrête pas et cherche à accélérer le plus possible. Sans la frontale, je suis très attentif aux quelques mètres devant moi pour éviter une chute. C’est pourquoi, je n’aperçois la forme sur bas côté que presque arrivé à sa hauteur.

Je stoppe. Je regarde, j’écoute.

Ça grouille dans la masse, mais rien dans ma direction. Après quelques secondes, je me résous à allumer ma frontale.

C’est une masse noire qui bouge. D’un coup, je comprends, ce sont millions d’araignées velues agglutinées les unes sur les autres. Que font-elles là ?

Je m’approche un peu. J’ai un pressentiment, une mauvaise sensation. Je devrais partir, mais je veux savoir. Je m’approche encore un peu.

Comme si elles étaient douées d’une intelligence malsaine, les araignées s’arrêtent. Elles me fixent. D’un coup, plusieurs centaines ou milliers s’écartent de la masse au sol.

Je reconnais alors la tête de Benjamin. Des araignées pénètrent par les orbites, par la bouche. Sur une partie du crâne, il n’y a plus de peau, que de l’os.

Je me retiens de vomir et m’enfuis à toutes jambes.

J’essaye de me calmer, de contrôler ma respiration. Je m’oblige à respirer en fonction de mes foulées, de me concentrer sur mes pas pour retrouver une attitude plus calme. Lorsque j’entame la descente, j’ai l’impression d’avoir cauchemardé. J’ai l’impression d’avoir imaginé ce que j’ai vu, ce que j’ai cru voir.

 

Bizarrement, la descente se passe bien. Mis à part les parties techniques, les roches glissantes, aucune monstruosité cachée, aucune terreur au détour d’un virage. En rejoignant la partie plane, je frissonne. Est-ce le froid ? Est-ce la peur ?

Je distingue le mur. C’est le silence autour de moi.

J’avance prudemment, d’un bon pas tout de même. Tellement terrorisé que je n’arrive pas à courir. Soudain !

Là à 4 mètres !

La brèche !

 

Le souffle coupé, j’avance pas à pas, prêt à tout,… à 1 mètre. Je n’entends toujours rien. Je prends ce qui me reste de courage, je m’élance tel un sprinter. Comme si ma vie en dépendait, ma vie en dépend !!!

Je passe, je cours, je déboule à en perdre haleine. Je m’arrête quelques centaines de mètres plus loin sous les arbres. Je reprends ma respiration quand je sens quelque chose me toucher l’épaule.

Je ne sais plus si je hurle en me retournant. Ce n’est qu’une branche.

Mais …

Est-ce toutes les branches ne seraient pas en train de vouloir me saisir ? N’est-ce pas un œil qui me regarde là au milieu du tronc ?

UTPM
UTPM

Je secoue la tête, je chasse cette vision de ma tête et m’enfuis encore une fois. Etre le plus loin possible de ce lieu.

 

Je cours.

Je cours.

 

Le ravitaillement.

 

J’entre.

 

Une nouvelle affiche

Dernière étape, rejoindre le château

Tout à l’heure, je t’ai vu là-haut

Dans la montagne, tu t’es enfui

Bientôt, nous serons en vis-à-vis.

Derniers kilomètres

Glaçant, funèbre, mon esprit carbure à 400 à l’heure. Que faire ? Une créature qui écrit ? Il semble sûr de lui.

De toute façon, je n’ai pas le choix. Rejoindre le château pour être à l’abri.

 

Une fois sur le chemin, je me retourne pour voir le refuge. Tout autour, je vois apparaître les zombies lents, désarticulés, nombreux, que rien n’arrête. Je file.

 

J’atteins facilement la forêt où je sais que le sol est propice à une course fluide. Je prends un bon rythme et j’avance au milieu des ombres angoissantes, des bruits insolites, des mouvements imperceptibles. Mon cerveau me joue des tours, des images d’horreurs remplissent ma tête. Pourtant, j’avance, je ne lâche pas. Je vais réussir.

Toute la traversée me fournit mille et une occasions de m’inquiéter, de deviner un danger, d’avoir le souffle couper. Pour rien à chaque fois. Je vais réussir.

 

Lorsque j’arrive à l’orée de la forêt, je vois le château lugubre au loin. Les pierres noires le rendent encore plus maléfique. A l’horizon, les deux pics semblent être les étendards du lieu. Des pics maudits !

C’est cela, je suis en train de courir l’ultra trail des pics maudits. J’en suis sûr. Je vais réussir.

 

A peine ai-je quitté l’abri presque rassurant de la forêt que me voilà seul dans l’étendue menant au château. Un frisson me parcours, si près, si loin. Ne pas se laisser perturber par les pensées. Focus sur ma foulée, en rythme un pas après l’autre, j’avance. Sur une intuition, je me retourne pour voir au-dessus de la forêt le voile noire des chauves-souris. Il avance vite.

La panique me gagne. J’évalue d’un regard la distance au château, la vitesse du voile funeste. C’est encore possible, il faut accélérer. Je vais réussir.

Le voile remplit tout le ciel derrière moi. Je ne voit plus ni le ciel, ni l’aube naissante au loin. J’essaye d’accélérer encore, mon cœur bat à tout rompre. Je maintiens la distance. Je vais réussir.

Alors que je vois le pont levis, j’entends un rire sardonique. Je me retourne mais ne vois rien. Je rêve.

Lorsqu’une main se pose sur mon épaule !

-NONNNNNNN !!!

Il est bien plus fort que moi. Il me retourne pour me faire face.

UTPM
UTPM

Je vois deux fentes acérées qui me regarde, un sourire sarcastique et une suffisance hautaine. Sans parole , il se penche vers moi. Je le repousse de toutes mes forces jusqu’à ce qu’elles me lâchent au moment où ses incisives pénètrent dans mon cou. A cet instant, je ressens la chaleur, la force de la créature, ses sens plus aiguisés que les miens. Une douce chaleur m’envahit. Ce serait si facile de laisser là tout le reste et de profiter de ce bien être qui m’emmène loin, loin de moi. Une sorte de torpeur apaisante.

Un coin de mon esprit reste présent et se rappelle à moi, me fait réagir. Par réflexe, je repousse d’un coup sec la créature. Elle ne s’y attendait pas et me lâche. Sans réfléchir, je me retourne et cours jusqu’au pont levis puis je pénètre dans la cour du château.

La tête me tourne. Ai-je réussi ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Je titube avant de m’évanouir….

 

 

Je me réveille au fond de mon lit. Fourbu comme si j’avais vraiment couru ce cauchemar. Je n’en reviens pas d’avoir un esprit aussi fertile. Heureux tout de même d’avoir rêvé.

 

EPILOGUE

Quelques jours ont passé depuis ce drôle de rêve. Je n’ai pas osé en parler à qui que ce soit pour ne pas passer pour un barge fini. Ce qui était dommage, c’est que je couvais une petite bronchite ou quelque chose du genre. Toute la journée je me sentais faible et mal à l’aise. Cela passa bientôt car dès le soir venu je retrouvais la forme.

Même sans frontale j’ai désormais un regard perçant comme en plein jour. Pour me remettre complètement, j’avais acheté un bon rumsteck chez le boucher du quartier. Etrangement, je l’ai avalé tout cru. C’était bon, trop bon. Surtout, ce goût de sang qui m’avait apporté de l’énergie, de la force. Puis il y eu un drôle d’épisode quand j’ai mordu le chat avec mes nouvelles incisives. Oh que ce sang frais était délicieux !

Le hic c’est le faible volume d’une telle bête, à peine un apéritif.

 

Je pense avoir besoin de quelque chose de plus gros. Cela tombe bien, ce weekend il y a le Lyon Urban Trail by night (http://www.lutbynight.com/) dans mes belles rues lyonnaises. Je suis persuadé de trouver quelques retardataires au détour d’une traboule. Je salive déjà en pensant à tout ce sang palpitant après l’effort d’un escalier. Toute cette énergie à portée d’une petite morsure.

 

 

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